Au pays des ligatures, par Christian Valeix.
La ligature est cet objet qui permet de tenir ensemble le bec et l’anche d’un saxophone. En théorie, on rêve qu’elle ne soit que ça. Les rigoristes souhaiteraient qu’elle s’en tienne là : solidariser l’anche et le bec
La ligature est cet objet qui permet de tenir ensemble le bec et l’anche d’un saxophone. En théorie, on rêve qu’elle ne soit que ça. Les rigoristes souhaiteraient qu’elle s’en tienne là : solidariser l’anche et le bec
« Obéis, ligature ! Nous ne voulons pas t’entendre dans le son. Tu n’as pas été conçue pour ça ! »
Contre le bec immobile, l’anche bat. A la façon d’une mâchoire supérieure immobile et d’une mâchoire inférieure mobile. D’une certaine façon, la ligature tient le rôle des muscles qui permettent d’articuler l’une par rapport à l’autre.
La réalité est autre. Conçue pour tenir ensemble le bec et l’anche, la ligature existe et, de ce fait, fait partie des « acteurs acoustiques ». Loin du rêve théorique, la ligature, être de matière, intervient dans ce que le musicien donne à entendre au public.
Le bon facteur de ligatures sera donc quelqu’un dont la ligature contribuera positivement au timbre produit par l’ensemble « saxophoniste-bec-anche-ligature-instrument-espace mis en résonance ». Ce sera à l’instrumentiste, en fonction du son visé d’arbitrer les différentes composantes intervenant dans la qualité du son. Pas une mince affaire…
Je crois que le saxophoniste qui offre un beau son à son public est « un grand cuisinier ». Etant donné le nombre d’ingrédients intervenant dans l’obtention de ce son, son talent est un art plus qu’une science. Les arguments « scientifiques » ou plus humblement « rationnels » permettent à sa pensée de se tenir droite.
Intervenir sur la ligature est également un choix avisé sur le plan économique puisqu’une ligature, la plupart du temps, coûte moins cher qu’un bec. Un musicien qui agirait comme un bon gestionnaire se poserait cette question : quelle est la façon la plus économique de trouver le son auquel j’accepterais de m’identifier ? Il devrait alors procéder selon l’ordre suivant :
- Se changer soi-même
- Changer d’anche
- Changer de ligature
- Changer de bec
- Changer d’instrument
- Jouer ailleurs
Avant de donner la parole à des créateurs de ligatures, nous avons demandé le témoignage de deux personnalités fortes du monde du saxophone, Claude Delangle –soliste et ancien professeur de saxophone au CNSMD de Paris- et Jean-Denis Michat – compositeur, soliste et professeur de saxophone au CNR de Lyon.

Claude Delangle
CV- Vous m’avez récemment rapporté le récit d’un musicien qui niait l’importance des ligatures et qui est aujourd’hui à la tête d’une entreprise de production de ligatures. Une sacrée évolution !
Claude Delangle- A l’époque de mes études au Conservatoire de Lyon avec Serge Bichon puis à Paris avec Daniel Deffayet, on ne prêtait aucune attention à la ligature, on jouait celle fournie avec le bec. On considérait la ligature comme un intermédiaire neutre entre le bec et l’anche, sans incidence sur la production du son. Je dois la découverte de l’importance de cet « accessoire » à mon ami Ken-Ichiro Muto qui, peu de temps après notre sortie du Conservatoire (en 1977), me fit essayer une ligature Gigliotti en matière plastique avec des rainures longitudinales. Le son était différent et l ‘émission semblait plus facile. La ligature joue un rôle remarquable pour faciliter l’émission, l’articulation, la longévité de l’anche, l’homogénéité des registres et en conséquence optimiser l’énergie de l’instrumentiste.
La ligature doit être adaptée au bec. Certains becs sont plus tolérants que d’autres, en particulier les becs en métal.
CV- Vous êtes connu pour votre usage de ligatures à base de fil …
CD- J’ai joué pendant près de dix années avec un fil de chanvre que j’enroulais à la manière des clarinettistes allemands. Cette matière, comme la soie, est à la fois très flexible et très résistante. Le chanvre est plus facile à utiliser étant disponible dans des diamètres très variés. La matière, la forme et le mode de serrage ont chacun leur importance.
Le choix de la ligature peut favoriser celui d’une anche. Cette permissivité est très appréciable pour un musicien qui n’aime pas passer sa vie à choisir des anches. J’apprécie particulièrement une ligature tolérante avec une anche détablée.
J’admets cependant qu’il existe des ligatures « passe-partout » comme la ligature Selmer basique fournie avec les becs. Elle permet une émission facile. Je ne citerai pas ici le nom de ligatures qui sont plutôt néfastes.
CV- Par rapport au serrage des ligatures ?
CD- On voit régulièrement des étudiants serrer la ligature au maximum de la résistance du pas de vis pour se rassurer. Ceci a pour effet d’empêcher une bonne vibration de l’anche qui doit être ni trop libre, ni trop tenue.
CV- L’acquisition d’un nouveau bec entraîne-elle l’acquisition d’une nouvelle ligature qui lui corresponde de manière optimale ?
CD- Il faut éviter de changer deux paramètres en même temps. Mais il arrive en effet qu’une ligature fonctionne mieux sur un bec.

Jean Denis Michat
CV- La ligature est conçue pour tenir ensemble le bec et l’anche. À partir de votre expérience, considérez-vous la ligature comme un élément actif dans le son obtenu ?
Jean-Denis Michat– D’évidence oui. Je distingue pour ma part 2 grandes familles de ligatures: les métalliques et les autres. Les premières ont souvent une émission très directe et un son riche en harmoniques aigus (ce que certains jugeront comme un défaut mais qui ne me gêne personnellement pas, surtout à l’alto, c’est une affaire de goût). Les autres (notamment les cuirs) offrent généralement une sonorité plus boisée et une articulation moins percutante.
Je joue une BG DUO à l’alto (donc principalement en métal) mais une BG super révélation au soprano (donc principalement en cuir). A noter que sur ces deux modèles, un matériau métallique et un autre plus « doux » sont utilisés, on pourrait donc les qualifier de mixtes avec une dominante.
CV- Vous rappelez-vous d’anecdotes signifiantes quant aux ligatures ?
JDM– Je me souviens, au Conservatoire de Paris, avoir fait un test à l’aveugle sur plusieurs modèles (en les jouant puis en les écoutant joués par un ami). Comme toujours, au bout d’un moment, le saxophoniste oublie ses habitudes, perd ses repères et ses certitudes, s’adapte, et in fine toutes les ligatures fonctionnent avec des identités différentes…Chacun peut donc trouver son bonheur, il y a finalement assez peu de critères parfaitement objectifs pour faire son choix.
CV- Changez-vous de ligature lorsque vous changez de bec ?
JDM– J’avoue ne plus changer de modèle de bec depuis longtemps ! Je change de ligature lorsqu’un nouveau modèle m’apporte une aide quant à ma recherche du moment, ce fût le cas de la DUO.
CV- Faut-il considérer l’ensemble bec-anche-ligature comme un tout, le changement de l’un des éléments entraînant un changement des deux autres ?
JDM– Je conseillerais d’abord de ne changer qu’un élément à la fois afin de garder les idées claires ! Sinon oui, c’est un tout, dans le sens où l’évolution du matériel suit l’évolution et donc les goûts de l’instrumentiste. Chez les étudiants notamment, la recherche d’une identité sonore et artistique passe par la recherche d’un matériel personnel: bec-anche-ligature-saxophone-répertoire-costume-déodorant…;-)
CV- Quel conseil donneriez-vous a un musicien qui entreprend de choisir une ligature ?
JDM– Je donnerais 3 conseils principaux :
1/ D’abord travailler sur soi avant de remettre en cause le matériel.
2/ Ne jamais essayer seul.
3/ Axer ses critères sur la qualité du son (dans le legato) et la précision de l’articulation dans tous les registres.
Se positionnant dans une économie de niche, les créateurs de ligatures sont relativement nombreux. Sur le site de l’A.Sax figurent déjà des reportages sur les ligatures JLV de Jean-Luc Vignaud, sur celles de François Louis ainsi que sur les ligatures Abelet de Benoît Tissier. Continuons l’exploration de ce monde de création si particulier avec les ligatures Chono’s et les ligatures Ligaphone.
Roger Petit
Les ligatures Ligaphone de Roger Petit
CV- Dans LIGAPHONE, il y a le début du mot ligature. Quand a commencé l’aventure des ligatures Ligaphone ?
RP- La ligature « Universelle » a été créée il y a environ 18 ans. A l’époque, sur le marché, il y avait très peu de propositions et les musiciens ne prêtaient guère attention aux ligatures. La majorité d’entre eux balayaient cette question d’un revers de main. Aujourd’hui encore certains musiciens y sont réfractaires, refusant même tout essai.
CV- Quelques mots sur la ligature Universelle …
RP- Cette ligature a été remarquée pour ses qualités acoustiques avérées ; en raison de son succès, nous l’avons déclinée en deux finitions : Plaqué-or et Epoxy noir, aujourd’hui remplacée par la finition Vintage. Les finitions sont très importantes pour la qualité et pour définir l’esthétique du son recherché. Forts de cette première belle expérience, nous avons produit notre ligature CL.AS.
CV- Pourquoi CL.AS ?
RP- CL pour Clarinette et AS pour Alto Saxophone. Ces ligatures conviennent donc à tous les becs Ebonite pour Saxophone Alto et Clarinette Sib, soit 50% de la demande. Aux finitions Plaqué-or et Vintage de la ligature Universelle, nous avons ajouté une finition Argenté-noir qui apporte à la CL.AS une couleur de son bien spécifique.
CV- Les finitions semblent importantes et entraînent des résultats acoustiques différents…
RP- Les choix des revêtements et des sous-couches sont très importants. Nos traitements de galvanoplastie de l’or et celui de « l’Argenté-noir » créent des duretés et des tensions différentes sur le métal offrant des différences acoustiques sensibles. La ligature Vintage ou «Passivé» projette un en avant son bien défini, précis et brillant, tandis que la ligature « Argenté-noir » offre un beau son centré et rond perçu « bois », le son que les musiciens recherchent pour la Musique de Chambre. Avec la ligature Plaqué-or, on obtient à la fois une très grande largeur de son et une très belle définition des harmoniques aigües, le son est plein, riche et puissant… elle remplit la pièce !
CV- Quel est pour vous le rôle de la ligature…
RP- L’anche vibre sur toute sa longueur, de la palette au talon. La ligature solidarise l’anche avec le bec au niveau du talon de l’anche : la façon de maintenir l’anche sur le bec a forcément une répercussion sur le son. Par exemple, une ligature particulièrement rigide, du type des anciennes ligatures à deux vis, réduit l’oscillation de l’anche retenant en partie la vibration au talon de l’anche. Le cuir ou la toile, matériaux souples, absorbent les parasites et donnent de la rondeur au son, mais ne transmettent pas l’intégralité de la vibration, celle-ci étant absorbée en partie par le matériau : les attaques et détachés sont moins précis, ces ligatures font perdre en volume et en dynamisme. Tout dépend de l’esthétique visée par l’instrumentiste.
Les matériaux et les formes géométriques des ligatures LIGAPHONE fonctionnent en synergie pour libérer, accompagner et dynamiser la vibration.Pour toutes nos ligatures, qu’elles soient Universelle ou CL.AS, la résultante des forces de serrage de l’anche sur le bec se situe au milieu du talon de l’anche libérant l’oscillation naturelle de l’anche, et accompagne la vibration. Nous avons opté pour laisser le choix au musicien entre deux contacts différents entre la ligature et l’anche : avec la Toile épaisse, la fondamentale du son est renforcée, le son est plus rond, plus « bois », les effets de souffle sont « gommés ». Avec la Toile fine, les harmoniques aigües sont bien présentes offrant plus de timbre et de puissance.
CV- Comment trouve-t-on le bon trio bec-anche-ligature ?
RP- On essaie toujours d’associer à l’instrument un bec qui s’apparie en fonction du son que l’on recherche. On affine ensuite avec l’anche, la couleur sonore de la ligature vient harmoniser l’ensemble… cerise sur le gâteau !
CV- Cet ordre-là, l’instrument -> le bec -> l’anche -> la ligature, c’est un peu un ordre historique. Une fois les prises de conscience faites, le réel n’induit-il pas un autre ordre ?
RP- On est souvent amené à orienter son choix de ligature en fonction de la couleur sonore du bec. Par exemple : si le bec est un petit peu trop clair, il est possible de modifier le son en apportant plus de rondeur par le choix de la couleur sonore de la ligature, celle-ci intervenant sur le duo bec et anche en modifiant en partie le comportement de l’anche; l’anche peut changer en partie les sensations du bec mais ne peut interférer sur la ligature. Chaque musicien, en fonction de son ressenti, donne son ordre de préférence à l’importance de chacun des accessoires de ce trio. Pour ma part, je les considère d’égale importance.
Nous sommes à l’écoute des Artistes, et respectons l’inspiration qui naît de l’usage de tous ces moyens techniques. La fonction du trio bec-anche-ligature est de permettre au Musicien de mettre en valeur son instrument et son art.
Puisque nous venons de parler du trio bec-anche-ligature, je voudrais pour finir annoncer une innovation majeure chez LIGAPHONE : l’Anche « Double-Profil ». C’est certainement l’innovation la plus audacieuse et la plus pertinente en matière d’anche.

Diego Gonzalez
La langue espagnole, elle, a choisi une autre poétique que celle qu’inspire le son « ligature ». Ligature se dit abrazadera en castillan. Abrazar veut dire embrasser. Ainsi, grâce à la ligature, le bec et l’anche s’embrassent. Torride, non ?
Diego González est un réparateur-distributeur de plus en plus connu des saxophonistes espagnols et d’ailleurs. Son atelier est situé près du célèbre Parque Güell de Barcelone.
CV- Ton atelier accueille les saxophones, les clarinettes, les flûtes. Le lieu actuel fait suite à un premier atelier, preuve que ta renommée grandit. Comment s’appelait ton premier atelier?
Diego González- Taller del Viento / Atelier du Vent. Je l’avais ouvert il y a 7 ans. Puis les besoins en espace se sont accrus et je me suis associé avec le saxophoniste Miguel Fernández pour déménager vers un lieu plus compatible il y a trois ans. Nous l’avons baptisé Sax On.
CV-Bien que le nouvel atelier, Sax On, soit à Barcelone et que ton nom, Diego González, sonne espagnol, tu viens d’ailleurs…
DG- Oui, d’Argentine.
CV- Pourquoi avoir quitté l’Argentine ?
DG- Pour des raisons de sécurité. Un réparateur d’instruments a besoin d’un univers calme, comme les horlogers. Nous effectuons un travail de précision incompatible avec la pression continue de la délinquance. Vivre était difficile et travailler encore plus. J’ai fait le choix de venir en Espagne. L’Amérique latine parle majoritairement le « castellano » que vous appelez « espagnol ». Je n’ai donc pas eu à m’adapter linguistiquement.
CV- Diego, comment a commencé ton chemin de créateur de ligatures ?
DG- Il y a 7 ans, un client est venu avec un produit semblable trouvé aux USA. C’était une ligature d’une seule pièce avec trois fois plus de matière, assez volumineuse, d’une facture assez grossière. L’examen de ce produit m’a conduit à penser qu’il était très facile d’améliorer cette sorte de ligature et de la transformer en une caisse de résonance. Autrement dit, ce que produisaient l’anche et le bec serait enrichi par la ligature qui les maintenait ensemble.
CV- Ce qui a donné… ?
DG- …un anneau (une grosse bague) avec une « lèvre » à chaque extrémité. Ce sont ces lèvres qui sont au contact de l’anche et du bec. Il y a donc au-dessus du talon de l’anche et autour du bec un espace qui constitue la caisse de résonance dont je viens de parler. Ainsi l’anche vibre avec plus de facilité tout comme le bec et les harmoniques de l’anche résonnent grâce à cette caisse de résonance.
CV- Je vois gravé sur la ligature une rose des vents et un nom : Chono’s ligatures, donc ligatures de Chono. Pourquoi Chono ?
DG- C’est mon surnom.
CV- Les becs ont des formes variés. Faut-il une ligature pour chaque type de bec ?
DG- La ligature que je commercialise actuellement pour le saxophone alto convient aux becs Otto Link, Meyer, d’Addario, Vandoren. J’ai aussi la version pour saxophone ténor. Selon que cette ligature est passée dans un bain d’or ou d’argent, le son est plus brillant ou plus obscur.
